Patrick Levy
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"LE KABBALISTE", Pratique Mystique de la Bible.
Chez Relié, Mars 2002. 




Chapitre 2
Va vers toi-même
 
Premier mouvement
Abraham
Quelques jours après que je l'eus rencontré à la librairie Tiffilim, je me rendis chez Isaac Goldman. Il m'accueillit couvert de ce chapeau mou qu'il ne quittait jamais, même chez lui. Nous nous installâmes autour de la vieille table ronde en acajou où j'allais passer de longues heures au cours des années. Petit, chétif dans son éternel costume gris déformé, Rabbi Isaac devait avoir un peu plus de soixante ans. Il portait ses lunettes sur le front. Sa barbe grise remontait sur ses joues blanches, transparentes. Un froncement naturel des sourcils lui donnait une présence puissante, sévère, qui affirmait la rigueur intellectuelle et l'intransigeance de la lucidité, mais son regard gris clair projetait une profonde douceur. 
- Il faut que ti poses ine question ! annonça-t-il de sa voix qui conjuguait un mélange de lassitude naturelle et une sorte de curiosité impatiente. 
Mais je souhaitais d'abord établir la base de nos relations. 
- Je ne crois pas en Dieu, avouai-je d'emblée sans timidité, et je n'ai pas non plus envie d'y croire. Je ne cherche ni consolation ni protection. Que Dieu soit grand ou petit, bon et généreux ou méfiant et exigeant, qu'il soit amour ou sagesse, tout cela ne m'intéresse pas. "Peu m'importe ce que tu crois, dis-moi comment tu le sais", disait Rachi. C'est ce 'comment tu le sais' qui m'importe, à moi aussi. En quelque sorte, je ne m'intéresse pas seulement au témoignage, mais aussi à la crédibilité du témoin. 
- Arch ! Déjà ti véux mé faire ine procèsss ? répondit Rabbi Isaac en riant. Puis, reprenant son sérieux, il ajouta, conciliant : Dieu n'est ni grand ni petit, ni bon ni rancunier. Dieu est Un et s'il était grand, il ne serait pas petit et ne serait pas ce Un qui est ni grand ni petit. Ce Un est infini. En étudiant la Torah nous [les kabbalistes] essayons de percevoir ce Un en tout. 
- Pourquoi avez-vous posé cette question à la librairie ? 
- Mais, pour te faire réfléchir, toi et tous ceux qui étaient là à feuilleter des livres ! Je voulais vous inciter à chercher vos propres questions, à leur trouver plusieurs réponses, à penser par vous-mêmes. Une interprétation n'est qu'une hypothèse. Il faut l'élaborer, l'analyser, la relier à la tradition, y inclure le 'comment le sait-on ?' Et chercher encore. Pour étudier, il y a des méthodes ! 
- Le Dieu de la Bible ? 
La Torah ? 
- Oui. Le Dieu que la Torah met en scène me paraît insupportable. 
- À moi aussi ! s'exclama-t-il. Le Dieu auquel tu ne crois pas, je n'y crois pas non plus. Je vais te dire ce que tu cherches. Il y a toujours deux religions en chaque religion. La religion prêt-à-croire, le prêt-à-porter de la pensée religieuse, et le niveau mystique. Autrement dit, la religion du rabbin et la réflexion des sages, la religion qui répond à ta question, qui y répond mal, et qui, si tu n'arrives pas à y croire, te culpabilise, et la religion qui interroge ta question, te demande donc de chercher encore. C'est la seconde qui t'intéresse. 
Rabbi Isaac avait déjà mis des mots justes sur l'une de mes contradictions : mon rejet des religions et mon intérêt pour elles. 
« Notre époque et les suivantes seront celles des révolutions spirituelles parce que les dieux des religieux ne sont plus crédibles, prophétisa Rabbi Isaac un autre jour. Les traditions qui ne brandissent pas leur Dieu et leurs croyances comme un étendard survivront à cette révolution des mentalités. Pour entrer dans la Kabbale, il n'est pas nécessaire de croire. » 
- Trêve de préambule. Pose ta question. 
Le plus souvent, au début de nos rencontres, Rabbi Isaac me demandait de poser une question. Il allait ensuite chercher des livres qu'il étalait sur la table. Il annonçait solennellement : « Nous allons étudier la question que tu as posée en fonction de tel chapitre, tel passage, tel commentaire » 
« Ce qui importe, ce n'est pas ce qui est écrit, c'est ce que cela peut nous faire dire et, pour le dire, ce que cela nous permet de questionner. Plus le texte suscite de questions plus il est précieux car il nous donne la possibilité de nous faire frôler l'infini du sens », aimait-il à rappeler, d'une manière ou d'une autre. 
Il ouvrait d'abord la Torah ou peut-être le Talmud, lisait le passage qu'il avait choisit ou racontait une situation, comme un conte. Ensuite, il déclinait les niveaux de sens selon le système « Pardes   ». Il interprétait en se référant au contexte, puis considérait les implications symboliques ou allégoriques, examinait les mots, les étirait, les maniait, les brisait, les comparait à d'autres mots. Et, dans cette querelle, les mots se fécondaient les uns les autres, le sens se multipliait, s'éparpillait. Dans un troisième mouvement, il convoquait d'autres passages de la Torah selon le précepte : c'est avec la Torah que se commente la Torah. Il cherchait aussi les indications énoncées dans le Midrach ou le Zohar, accueillait une de leurs suggestions, la conjuguait avec le sens que nous avions déjà commencé à apercevoir. Alors, lorsque nous avions suffisamment décortiqué la question, Rabbi Isaac s'élançait dans sa dimension mystique. 
Là, il jonglait avec les sens, et, comme un magicien, il faisait apparaître la Création ou, démiurge, la réduisait au néant. Il s'en allait vers les hauteurs dans un élan à la fois en forme de spirale ascendante, où se retrouvaient des leitmotivs, et en faisceau, où le thème central était examiné sous de multiples angles. Au passage, dans une digression, il examinait une question inattendue dont l'éclaircissement serait un nouveau leitmotiv et il nous conduisait au vertige. Alors, il caressait l'Infini et nous permettait de l'y suivre. Je me sentais rassasié de sens, simultanément inclus dans « l'En-haut » et « l'En-bas », participant à l'acte de créer les mondes et d'y vivre. Enfin, avec une question pratique qui nous forçait à apercevoir l'Infini en soi-même, il nous ramenait dans notre corps, autour de la table, rue Dénoyez. « Si nous étudions le même passage demain, nous trouverons autre chose. Ne t'arrête pas à ce que nous disons. C'est le moment qui compte, pas le sens », disait-il souvent au moment de nous quitter. 
- Alors, pose ta question ! 
- Pourquoi sommes-nous nés ? 
Rabbi Isaac éclata de rire. 
- Celle-là, au moins, est une grosse question ! Mais elle est juste. Il faut se la poser. 
Rabbi Isaac commençait l'étude par la kavvanah, une concentration sur l'intention qui permet de se libérer de toute autre préoccupation. Suivait une récitation du shema Israël : < Écoute Israël YHVH, notre Elohim, YHVH Ékhad, YHVH-Un  . > Il lui arrivait de répéter Ékhad, Ékhad, Ékhad (Un, Un) ou Emet Ékhad (Vérité de l'Un) ou Shema Ékhad (écoute l'Un) à la manière des mantra  . « Le sujet de notre étude, c'est ce Un. Concentre-toi en lui, disait-il. Tout est un même secret. » Ensuite, nous prenions généralement du thé et des gâteaux ou les premiers fruits de la saison. « Que notre étude soit douce et agréable ! » 
Il se balançait d'avant en arrière, d'abord lentement puis plus rapidement, comme pour entrer dans le rythme du mouvement des mots qui vont s'entrechoquer, se laissant porter par le délice de leurs souffles comme un arbre ou une plante se courbant dans le vent. 
Ce jour-là, Rabbi Isaac réfléchit un long moment avant d'aller chercher les livres. De retour à sa place, il dit de sa voix naturellement grinçante et pourtant savoureuse : 
- Régardons cé qu'il est écrite là-déssis là-dédans. 
Et il se lança dans la question. 
- Si nous étions nés sans notre consentement, cette initiative de Dieu serait arbitraire, et il nous faudrait considérer Dieu comme un despote égoïste. La vie est difficile et naître malgré soi serait injuste. Mais nous pouvons regarder cela autrement, en envisageant que nous naissons de notre propre désir d'être. 
« Nous allons étudier le voyage d'Abraham en fonction de la question que tu as posée. À ce moment-là, le nom d'Abraham était Abram. 
Rabbi Isaac ouvrit la Torah comme s'il voulait m'indiquer que ce qu'il allait dire se trouvait dans le Livre. Il lut : 
- < YHVH [prononcer Hachem] dit à Abram : 'Lek lekha, Va pour toi, va vers toi-même, de ta terre et de ton enfantement et de la maison de ton père, vers la terre que je te montrerai.' > (Gn 12, 1) 'Va-t-en pour toi', dit YHVH à Abram. Voilà la réponse à ta question. 
« Abram signifie 'père des hauteurs' ou 'père haut', et Abraham, 'père de multitudes'. Donc, Abraham est celui qui fait venir la hauteur dans la multitude : il est le messager de la transcendance. 
« Je vais interpréter ce passage à différents niveaux. 
« Au premier degré, ce texte nous apprend qu'Abram entend la voix de YHVH et obéit à son injonction de partir. 
« Térah, son père, fabriquait des idoles. On le sait par Josué et non par le texte que nous étudions. Abram s'en va de chez lui, il fuit l'idolâtrie, la religion aliénante de ceux qui sont non libres, soumis aux dieux, fidèles à leurs peurs et attachés aux apparences du monde. En quelque sorte, Dieu lé libire dé sa tribi, dé ses coutimes et dé ses croyances. 
Rabbi Isaac racontait, expliquait, prenait le temps de réfléchir. Il me fallait parfois un instant pour retrouver un mot français derrière celui qu'il avait prononcé. 
- Au deuxième niveau, poursuivit-il, on ajoute du sens à ce qui est dit. 
« YHVH ne dit pas 'viens vers moi', comme on pourrait s'y attendre de la part d'un Dieu qui entendrait lutter contre l'idolâtrie et le polythéisme. YHVH ne tente pas de remplacer l'aliénation aux multiples dieux par une aliénation au Dieu unique. Il dit 'va vers toi, va pour toi', parce qu'il s'agit de tout autre chose ! 'Va-t-en pour toi', pour te connaître toi-même, pour rencontrer les hauteurs dont tu es le père. Il s'appelle père des hauteurs, n'oublie pas. 
Pendant l'étude, le visage d'Isaac se transformait. Les expressions de sa sévérité faiblissaient, ses sourcils naturellement froncés se détendaient, ses rides perdaient de leurs profondeurs. Une douceur remarquable modelait ses traits. Sa voix aussi, ordinairement perçante, devenait voluptueuse. Mais il pouvait changer de ton à tout instant et reprendre la rigueur de son implacable exigence. 
- C'est la seconde naissance, expliquait Isaac gravement, lorsque, bien après être venu au monde, nous nous donnons naissance à nous-mêmes en acceptant notre liberté. Quitte tes habitudes et tes désirs anciens, ton conditionnement, tes attaches, tes liens et ta prison quotidienne. YHVH pousse chacun à se libérer. Laisse tes anciennes références, tes dieux, tes idées toutes faites ; laisse tout. Tout est possible dans cette seconde vie grâce à ce nouveau départ. Pars, pour te trouver, car il n'y a qu'ailleurs que nous sommes neufs. 
« YHVH s'occupe toujours avant tout de t'émanciper. Même lorsqu'il tonne des commandements, ajouta Isaac en clamant le mot, c'est pour te libérer. Certains ne s'en occupent pas, quelques-uns se libèrent en une seconde, d'autres y consacrent leur vie. < Va pour toi >, que le vertige de la liberté te fasse moins peur que les certitudes des contraintes, dépasse ton conditionnement social, le bien et le mal, vers la transcendance des contraires. 
« Troisième niveau : on observe l'exégèse et on entre dans la subtilité. < Va vers toi. > Dans le Talmud, on trouve cette question que traitèrent les écoles de rabbi Chammaï et de rabbi Hillel : < Est-il préférable de ne pas naître ? Ou la vie, pour le vivant, est-elle une bénédiction ? > (TB ER 13b p262) 
Il me laissa considérer ce problème un instant. Je répondis : 
- Cela dépend ! de toute façon on ne le sait qu'après être né ! Lorsqu'on se pose la question, il est trop tard ! 
- Bien sûr, mais elle reste valable. Ils réfléchirent là-dessus pendant deux ans et demi. Nous ne savons rien des détails de leurs discussions. Dommage ! Je peux imaginer qu'ils ont commenté un verset de l'Ecclésiaste : < Si son âme ne s'est pas rassasié de bonheur, je dis qu'un avorton est plus heureux que lui >. Ou < Vanité des vanités, tout est vanité. > (Ecc 6, 3, puis 1, 2) 
« Mais regarde les implications des deux réponses possibles. Si tu prétends qu'il eut mieux valu n'avoir jamais été, alors tu dois être prêt à renier tout ce que tu es, tout ce que tu as fait, tout ce que tu es devenu. 
Il y avait un avertissement dans sa voix, une invitation à bien peser la portée de cette décision. 
- Et ton chemin spirituel, poursuivait-il, consistera à expliquer à Dieu comment cesser de créer le monde et la vie. Cela commencerait par toi-même bien sûr ! Tu devras découvrir par toi-même comment dé-naître de ton vivant. Il te faudra te demander ce que signifient être et n'être pas, et plus encore, ce que suppose n'avoir jamais été. 
« Si tu penses 'c'est une bénédiction d'avoir été créé', tu dois préciser pourquoi et dans cet exercice tu vas découvrir quelque chose' de ton propre désir d'être. 
« L'école de Chammaï gagna après un vote. La tradition nous transmet ce commentaire laconique : "Il aurait mieux valu pour l'homme ne pas avoir été créé ; mais puisqu'il l'a été, il lui appartient d'examiner sa conduite." 
« Donc, pour répondre à une forme de la question existentielle : "Pourquoi la vie ou est-il préférable de ne pas naître ?", les rabbins renvoient chacun à lui-même : "il lui appartient d'examiner sa conduite". 
Isaac me regarda, et patienta, l'oeil interrogateur. Plus tard, je saurai qu'il attend une question, la question pertinente à ce moment là ! Mais je ne dis rien, il ajouta : 
- Examiner sa conduite, c'est s'interroger sur le sens de ses actes, puis observer leurs motivations, ou même leur motivation au singulier, chercher en soi, à la racine de tout acte, la pulsion qui en déclenche l'idée, le besoin, la nécessité, puis, en deçà, le désir. Une réponse personnelle et universelle se révèle dans cette introspection : je veux vivre. La racine du moindre de mes actes, quel que soit l'acte, dévoile toujours cela. Quelles que soient les formes dans lesquelles ils s'expriment, ce sont toujours le désir d'être et le désir de vivre qui agissent en moi. Apercevoir cette réponse, l'assumer, concevoir que l'on est responsable, gardien et même créateur de sa propre pulsion de vie, voilà un chemin que l'on peut suivre, un possible progrès spirituel. Dieu a peut-être créé la vie, mais savait-il que, s'il lui faut vivre, l'homme finit par désirer la vie et s'y plonger en concevant d'autres désirs, beaucoup d'autres désirs ? Tu peux le constater en toi ici même, maintenant : désires-tu vivre encore une minute, une heure, un jour, une année ? Observe cette question. 
Pour m'en donner la possibilité, Rabbi Isaac se tut un moment. Il y reviendra plus tard. Il saisit l'un des livres qu'il avait déposés sur la table, le feuilleta rapidement. 
- Une autre michnah va confirmer cette approche. Écoute. < Lorsque rabbi Banaa visita la tombe d'Abraham, il entendit une voix qui lui dit : "Qu'il entre ! Il sait bien que dans le monde les mauvais désirs n'existent pas". Ensuite, il voulut prendre les mesures de la tombe d'Adam, et une voix lui dit : "L'intérieur a les mêmes dimensions que l'extérieur". > (TB BB 58a p951) 
« Les morts ne parlent pas ! commenta-t-il rapidement. Il ne s'agit pas de croire qu'Abraham et Adam ont dialogué avec Rabbi Banaa. Le maître nous pose ici deux problèmes. 
« Abraham est l'homme qui connaît l'En-haut et l'En-bas à partir de son corps. < De mon corps je verrai Dieu >, dit Job (Job 19 26). Abraham connaît Dieu. Dieu lui parle. Il affirme que les désirs mauvais n'existent pas. À première vue, c'est très étonnant. Il nous faut donc considérer cette michnah, non d'un point de vue moral mais dans une perspective métaphysique. Le père des hauteurs pour la multitude nous dit qu'il y a des désirs ou non, mais que ceux-ci ne sont jamais mauvais. Comme lui, tu dois aller vers toi-même pour le savoir. < Va vers toi >, cela revient à dire, commente le commentateur, < Je te montrerai ce que tu ne pouvais pas toi-même découvrir > (Z LL 78a p394). Abraham a découvert ce qu'il n'aurait pas vu s'il n'était pas allé vers lui-même : au-delà des désirs 'bons ou mauvais ', il a contemplé le désir tout court ' ni bon ni mauvais ', légitime, le désir d'être  . 
« Adam, le père de l'humanité, affirme que les mesures de l'intérieur et de l'extérieur de sa tombe sont identiques, c'est-à-dire que les parois n'ont pas d'épaisseur. Cela aussi est très étonnant. Il nous indiquerait qu'entre ce monde-ci et l'autre, celui de la tombe, la frontière est sans mesure, sans importance' La vie et la non-vie ont quelque chose de commun. Ce quelque chose, c'est le désir d'être ou le non-désir d'être. Va vers toi-même pour le savoir par toi-même. 
Rabbi Isaac fit une pause. Il lissa sa barbe blanche plusieurs fois, en tirant dessus avec force, comme si cela lui permettait de mieux réfléchir. Je ne savais rien de la pratique de l'étude. Je n'étais jamais entré dans une yéshiva. Mais dès ce premier jour avec lui, il me parut évident que sa façon d'aborder ma question débordait largement les poncifs religieux habituels. 
Après un moment, il ajouta : 
- Commentant Lekh lekha, va vers toi-même, un sage du Zohar fait ce rapprochement : < Les justes se mettent à l'écoute de leur voix >. Alors que < les injustes sont privés de leur lumière > (Z LL 77b p389 puis Job 38 15)  . 
« Les injustes sont ceux qui ne cherchent pas à s'approcher de Lui ou ceux qui font du mal et tout et tout" dit-il en balayant ces mots d'un geste circulaire de la main. Mais au niveau où nous parlons, ce sont ceux qui n'ont aucune concentration sur soi-même, aucun lien avec eux-mêmes : leur lumière est dispersée vers l'extérieur, dans l'extériorité. Ils vivent dans des désirs sans percevoir leurs racines. C'est ce qu'indique la première proposition : < les justes se mettent à l'écoute de leur voix >. À l'écoute de leur voix, ils entendent, au plus profond d'eux-mêmes : < Va vers toi-même ! > Lorsque nous quittons tout, qui est alors le guide ? Où est le repère ? < Où la sagesse se trouve-t-elle ? Où est le lieu de la connaissance ? >, interroge Job (Job 28 13). En toi, nulle part ailleurs ! < Va vers toi-même vers la terre que je te montrerai. > Déplace ton attention vers l'intérieur du monde, au plus profond de toi, là où l'Âme de l'âme se révèle à toi, et dévoile alors ton désir d'être. 
« Allons vite au niveau secret, car c'est là que tout sera élucidé. 
 
 
Deuxième mouvement
L'Âme de l'âme ou le désir originel
À ce niveau qu'il appelait « secret » et parfois « mystique », Rabbi Isaac ne suivait plus l'histoire telle qu'elle est écrite, mais n'en retenait que certains passages, et c'est ceux-là seulement qu'il travaillait alors. Nous sortions de l'anecdotique et du contexte pour entrer dans le sens des mots qui s'entrechoquent et des symboles que chaque personnage incarne. 
Il ne répétait pas les leçons des rabbins du Talmud, des mystiques de la Kabbale ou des Rebbe d'Europe centrale, de Provence ou d'Espagne, mais se servait de leurs pensées pour confirmer ou élaborer la sienne, suivant son intuition, sa méditation, l'axe spirituel qui le conduisait toujours : tout est un, tout est un même secret. 
Le plus souvent possible cependant, il se souciait de me signaler qu'il n'était pas seul dans cette voie. Il citait d'abondance pour montrer que d'éminents penseurs du judaïsme avaient eu des intuitions similaires aux siennes, que d'autres aussi avaient eu ses audaces. 
- Abraham représente l'Âme de l'âme, nichmata lanichmata, enseigne un maître, l'Âme de l'âme vivant sur la terre. (Z LL 80a p402) Nous allons suivre cette piste, annonça-t-il. 
« Le propre de l'homme est d'oublier d'où il vient. Le rôle de Dieu est de le lui demander sans cesse : d'où viens-tu ? < Où es-tu ? > demande déjà YHVH-Elohim à l'Adam (Gn 3, 9). 
- L'ennui c'est que l'homme lui retourne la question ! Qui suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ? dis-je un peu ironique. 
- < Va vers toi-même ! >, te dit YHVH, proféra Isaac en grondant. < Lève les yeux et du lieu où tu es, regarde. > (Gn 13, 14) Chaque fois que Dieu dit à un personnage de la Torah 'toi' ou 'à toi', c'est à toi personnellement qu'il s'adresse. Où es-tu ? Que veux-tu ? Qui es-tu ? 
Ce n'était plus une question rhétorique, Isaac me l’adressait. 
- Chaque jour la réponse est différente, dis-je timidement, ne sachant de toute façon pas y répondre. 
- Tu viens de toi-même ! te répond Dieu. Et tu vas vers toi-même. 
« C'est pourquoi il faut aller à la racine de la question, expliqua Isaac plus calmement. Quelle que soit la branche que tu regardes, la racine sera la même. Certains désirent avoir des enfants, puis une fois qu'ils sont nés ils veulent les voir installés, heureux. D'autres veulent réussir dans leur carrière, devenir riche, célèbre ou travailler à bâtir un monde meilleur mais quelle est la racine de ces désirs ? Lekh lekha, va vers toi-même, mets-toi à l'écoute de ta voix. (Z LL 77b p389) < Lève les yeux et du lieu où tu es, regarde. > Non pas plus tard, ailleurs ! Du lieu où tu es. Maintenant. Ici. 
« Abraham, celui qui fait venir la hauteur dans la multitude, est le père de la transcendance ou, si tu veux, de la verticalité, c'est aussi pourquoi nous pouvons dire l'Âme de l'âme. Posons ainsi les choses. Abram et Abraham, c'est chacun de nous. Avant qu'Abraham ou Abram fût, l'Âme de son âme était avec l'Être, YHVH. Et 'Âme de ton âme aussi car c'était la même. À ce niveau-ci tout est Un. < Tout est un seul secret >, comme il est dit (Z vayetse 149b ; 158b). 
- Oui, mais y a-t-il vraiment une âme ? 
Rabbi Isaac corrigea ma question. 
- De quoi parlons-nous lorsque nous parlons d'une âme ? Ce qui importe n'est pas la croyance en l'existence ou non de l'âme, mais la pensée que cette idée nous permet d'élaborer. Nous ne sommes pas dans une démonstration matérialiste, nous faisons une enquête métaphysique. 
Il lut le Zohar. 
- < Va-t-en pour toi de ta terre, de la maison de ton père, vers la terre que je te montrerai. > (Gn 12, 1) Un maître commente : < 'Ta terre', c'est le lieu originel, 'la maison', c'est la Présence  et 'ton père', c'est le Saint , 'vers la terre que je te montrerai', cette seconde terre, c'est ce monde-ci. > (Z LL 77a p390) 
« Regarde bien ! Par 'le lieu originel', le maître désigne l'Âme de l'âme, le Désir Initial. 
Isaac soulignait chaque mot. Cela ne m'empêchait pas d'avoir du mal à suivre ! 
- 'La Présence du Saint', c'est l'âme, le souffle de vies   qui pénètre le corps au moment de la création du corps. 'Ce monde-ci' représente le corps. 
« 'Va-t'en pour toi'. Il y a deux lectures à ce déplacement. L'aller et le retour. L'aller d'abord. 
« L'Âme de l'âme au sein de l'Un désire l'être, la vie, le monde, et pour répondre à cette aspiration elle doit se séparer de sa source qui est l'Être absolu, YHVH. YHVH lui accorde ce désir : 'Va vers toi-même' Autrement dit : Va-t'en de ton lieu originel vers le monde.< Et Abram franchit la terre >, comme il est écrit (Gn 12, 6). Il fit le pas de l'Être à l'être. 
« Le désir qui a frémi au sein de l'Un, et qui a eu la création des mondes pour conséquence, est le même que celui de l'Âme de ton âme. L'enfantement de tous les enfantements, c'est ce départ. 
« Tu es le fils de ton père et de ta mère, et le petit-fils de quatre grands-parents, mais nos parents ne nous apportent que le corps de chair nécessaire pour vivre dans ce monde. Fondamentalement, tu es ton propre père. L'Âme de ton âme, qui est une avec l'Être, se sépare de l'Être et engendre ton âme qui est ton véritable père. C'est elle qui t'a engendré et qui t'engendre à chaque instant. Il ne s'agit pas d'un événement passé, mais d'un acte continu. 
Rabbi Isaac s'animait. Il prenait visiblement plaisir à étudier et à commenter. Et à m'étonner. Sans doute avait-il conscience qu'il m'ntroduisait dans une dimension du judaïsme qui m'était inconnue, celle de l'approfondissement systématique du sens et des symboles de ces textes millénaires qui ont été épluchés, commentés et enrichis par des centaines d'érudits à chaque génération. 
- Pourquoi Saraï, l'épouse d'Abram, n'a-t-elle pas d'enfant ? Dans ce premier moment du texte, au niveau où nous parlons, elle n'est pas vraiment une personne différente d'Abram. L'époux symbolise l'âme et l'épouse le corps. < Lorsque qu'il est écrit 'Abram prit Saraï, sa femme' (Gn 12, 5), cela signifie que l'âme prend corps. Sa femme, c'est le corps qui est vis-à-vis de l'âme ce que le féminin est vis-à-vis du masculin >, enseignent les sages (Z LL 79a p 396). Lorsqu'elle changera de nom, s'appellera Sarah, elle sera un personnage distinct et aura un fils. 
« Regarde encore ceci. Après qu'il eut formé l'Adam à partir de la poussière de la adamah (la terre) et qu'il lui eut insufflé une âme de vies, YHVH le prit, le mit et le posa dans le jardin d'Éden "pour la cultiver et la garder", dit le texte. Qui est ce 'la' ? Son âme ! Car un corps sans âme est un objet, et une âme sans corps serait comme une présence sans force. < Va vers toi-même, [...] Abram partit comme lui avait dit YHVH > : l'Âme de l'âme < entame sa descente dans ce monde-ci >, comme il est dit. 
« L'Âme de l'âme est une étincelle de la lumière divine initiale. Comme l'étincelle jaillit du feu, l'Âme de ton âme jaillit du sein de l'Un. Du désir d'être, elle engendre ton âme. Et puis elle oublie d'où elle vient. Tout est d’abord en exil. C'est là l'un des secrets du monde. 
« Maintenant le retour. YHVH s'adresse à l'Âme de l'âme qui a désiré s'en aller dans ce monde-ci : < Va vers toi >. Maintenant que tu es né, observe le désir d’être qui t'a fait naître. Cela signifie 'va à la rencontre de l'Âme de ton âme'. < Lève les yeux et du lieu où tu es, regarde. > (Gn 13, 14) Du lieu où tu es : quelles que soient les circonstances, regarde ton désir d'être. Le sage voit alors que ce qu'il prenait pour un exil est un exode. 
- Quelle différence ? 
- L'exil est un départ involontaire, un séjour forcé, un acte sans désir. L'exode est une libération et une aventure, un départ désiré, un acte volontaire. Un commencement. 
« YHVH, l'Être sans cause, et l'Âme de l'âme, le Désir Initial, se sont détachés l'un de l'autre. L'Âme de l'âme est descendue, a pris corps et a oublié son lieu. Alors, elle appelle, même silencieusement, même si tu ne le sais pas. Et YHVH lui répond : < Va vers toi-même >. 
« Il y a l'aller et il y a le retour. L'aller, la volonté initiale d'être, puis le retour avec la question 'pourquoi suis-je né ?', ce raccourci où se dit le désir inconscient ou conscient de retour, l'expression unique et mystérieuse par laquelle l'âme cherche son Âme. 
« De l'En-haut vers l'En-bas, 'Va vers toi-même', YHVH accorde à l’Âme de l'âme qui désire être son désir d'être. De l'En-bas vers l'En-haut, 'Va vers toi-même !' enjoint YHVH à l'homme qui entend l'appel de son âme à connaître sa source. < Vers son lieu il halète >, comme il est écrit (Ecc 1, 5). 
Rabbi Isaac reprenait la même idée, l'exposant devant moi de plusieurs manières, comme s'il voulait m'obliger à considérer vraiment que je pouvais être l'incarnation de mon propre désir d'être. 
- D'abord la descente, l'âme prend corps, ajouta-t-il dans une certaine précipitation, appuyant les mots de larges gestes. Ensuite la remontée, l’homme cherche sa cause  . < Il partit, il sortit, ils partirent, ils arrivèrent, il parcourut, il se transporta, Abram continua ses marches en s'avançant, de campement en campement, il remonta > (Gn 12 et 13) Tous les verbes de déplacement de cette histoire nous montrent la quête et la requête de l'âme dans son périple. L'âme à la recherche de l'homme, l'homme en quête de son âme. 
« < Lève les yeux et du lieu où tu es, regarde. Et YHVH apparut à Abram. » (Gn 13, 14 puis 12, 7) < C'est ici, enseignent nos maîtres, que se dévoila à Abram cette chose qu'il ne pouvait pas connaître avant : la puissance profonde. > (Z LL 79a p401) Quelle est cette puissance ? < Un était Abraham >, dit Isaïe (Is 33, 24 et Z LL 85b p427)  . Le désir de l'Âme de l'âme d'être et le penchant de l'homme de la connaître est un même désir. Et Dieu le leur accorde dans une même injonction : Va vers toi-même. 
« Tout ce que désire ton corps est un désir de l'âme en quête d'elle-même. Tout ce que désire ton âme est un désir d'être à la recherche de soi-même. En cherchant ce désir et sa motivation tu 'vas vers toi-même'. Tout est Un. 
 
 
Troisième mouvement
Le feu du désir
« Tu es ton propre père », avait dit Isaac. J'aimais bien cette filiation originelle avec moi-même. Je l'avoue, l'idée d'être libéré du fardeau de la généalogie me séduisait, m'allégeait de quelque chose comme la lourdeur des appartenances. Mais à y mieux réfléchir, elle me privait d'un confort, d'une ligne de fuite : pouvoir attribuer à un autre ' père, mère, Dieu ' un peu du poids de la responsabilité de mon existence. Rabbi Isaac m'enlevait ce rempart, ce contrepoids à la pesanteur, l'alibi qui pouvait m'exonérer de toutes les culpabilités. 
- Vous avez dit que j'étais mon propre père, commençai-je en hésitant, mais cela signifie que... 
...- tu es responsable de tout, m'interrompit-il en me scrutant de son regard pour évaluer si je pouvais le supporter. Tu n'as personne à qui t'en prendre. Il n'y a pas d'intermédiaire entre toi et ton désir d'être. Cela te paraît-il trop lourd ? 
Lorsqu'il allait lui-même répondre à la question qu'il posait Rabbi Isaac enchaînait, mais lorsque sa question m'était adressée, il penchait la tête sur la gauche et me considérait avec commisération, un peu de malice au fond de ses yeux gris. Et il n'abrégeait pas de l'embarras dans lequel il me mettait. 
- Oui, cela change quelque chose, dis-je prudemment. 
- Es-ti sir que ti véux dévénir kabbaliste ? 
- Oui oui, dis-je, conscient maintenant que j'étais téméraire. 
Cela changeait quelque chose, en fait. Dieu comme Père, créateur, origine de l'initiative qui m'a fait être, est une bien pratique soupape à la responsabilité, même pour un athée comme moi qui puisais une partie de son identité dans le rejet d'un tel concept. Sans cette figure à contester, privé de mon adversaire favori, je me sentais désemparé. 
- Alors poursuivons. 
« < Fils d'Adam, Un était Abraham >, dit le prophète Isaïe (Is 33, 24). Qu'est-ce que cela suggère ? < YHVH est Un >, formule le plus fort principe spirituel. < Rien n'est en dehors de lui  . > Abraham, le père transcendant dont nous avons dit qu'il est l'Âme de l'âme, est un fils d'Adam, autant dire un homme, et il est Un. Il est donc l'homme et sa cause unis. 
« Toi aussi tu es un fils d'Adam et toi aussi tu es Abraham et tu es Un. 
Isaac saisit mon bras. 
« Parce que rien n'est en dehors de cet Un, tu es Dieu, ange, l'Âme de ton âme, ton âme, tu es ton corps, ton père, ta mère, le monde, le Désir, tu es Un, tu es tout. Ce sont là les principes de la recherche. < Tout est un seul secret. > "


Table des matières
Prologue 
Chapitre 1 - La règle du jeu 
Chapitre 2 - Va vers toi-même 
1er mouvement - Abraham 
2e  mouvement - L'Âme de l'âme ou le désir originel 
 3e  mouvement - Le feu du désir 
4e  mouvement - Par la sagesse ou dans la crainte 
5e  mouvement - Où est ton désir d'être ? 
Chapitre 3 - Métaphysique 
1er mouvement - Avant le commencement 
2e  mouvement - Béréchit, le commencement du désir 
3e  mouvement - Elohim 
4e  mouvement - La parole 
5e  mouvement - L'homme est le temple 
6e  mouvement - La question 
Chapitre 4 - YHVH 
1er mouvement - La signature 
2e  mouvement - La glorification de la liberté 
3e  mouvement - Les secrets de YHVH 
4e  mouvement - Je serai 
Chapitre 5 - Shema Israël 
1er mouvement - Une coquille vide
2e  mouvement - Jacob - Israël 
3e  mouvement - Être Un 
Chapitre 6 - Lire la Torah 
1er mouvement - Les prophètes 
2e  mouvement - Des degrés d'interprétation 
3e  mouvement - Le PaRDeS 
4e  mouvement - Quatre façons d'étudier 
5e  mouvement - Les pierres lisses 
Chapitre 7 - Le chemin du ciel 
1e  mouvement - Le bien et le mal 
2e  mouvement - Le pur et l'impur 
3e  mouvement - Le chemin de Jacob 
4e  mouvement - Le chemin du monde - le chemin du ciel 
Chapitre 8 - La shoa 
1er mouvement - Job 
2e  mouvement - La shoa comme signe 
3e  mouvement - Le parti de celui qui souffre 
4e  mouvement - De Babel à la shoa 
Chapitre 9 - L'ascension 
1er mouvement - Les chemins de l'ascension 
2e  mouvement - Le chemin du coeur 
Epilogue 
Annexe I - Transcription des lettres hébraïques 
Annexe II - Glossaire 
Annexe III - La suite des 32 chemins 
Abréviations 
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